Isabelle Lousberg

mes châteaux
à

l’USINE GALERIE

(25/05– 06/07/2003)


I.

Les photographies de la série « mes châteaux »ont été réalisés à l’aide du sténopé. La technique renvoie à la pratique photographique des premiers temps : un contenant (dans mon cas, des boîtes en carton) et pour seul objectif un trou du diamètre d'une épingle.
Ma rencontre avec la technique du sténopé a coïncidé avec celle d'un lieu, appelé Germoir. Ces bâtisses fin XIXe, si typiques de Bruxelles, à l'archi-tecture lourde souvent décriée me fascinaient à plus d'un titre. Leur masse imposante évoquait d'abord l'image du château, et plus particulièrement la haute et vieille demeure perdue dans la végétation folle, oubliée des hommes et de leur activité fourmillante, image forte qui m'habite continuel-lement depuis l'enfance. Ensuite me fascinait le faste règne de la nature qui avait fini par reprendre ses droits après la désertion humaine. Règne d'autant plus glorieux qu'il s'étalait sur des années... Mais cet univers fabuleux à mes yeux perdait tout son ampleur dès que je tentais de le capturer avec mon appareil photographique. Comment prétendre saisir en un 1/500 de seconde l'âme d'un lieu où le temps ne compte plus? Seul le sténopé a pu, il me semble, y parvenir grâce à des temps de pose très longs (d'un jour à trois semaines !). Le sténopé restitue la matière agitée, la texture organique, transcende la pauvre utilité perdue et révèle l’imperceptible : les habitants tortueux des parterres de feuilles mortes, les ombres éteintes derrière les fenêtres entr'ouvertes, et même la trajectoire hivernale de l'astre solaire... 
Par ailleurs, la technique même du sténopé relève aussi du rituel. A inter-valles réguliers, selon les caprices du temps, je me rendais dans ces lieux désert(é)s, munie de mes boîtes, en déposer de nouvelles et reprendre celles qui avaient fait leur temps. Pendant un an. Pendant quatre saisons. Travail de fourmi aux parcours sans cesse réitéré. Il en fut de même dans tous les travaux futurs. Je ne me considère pas comme une photographe dans la mesure où je soignerais un regard aigu sur la réalité environnante. J'utilise la réalité et la dégorge de cette substance sous-jacente qu'il me plaît de voir (ré)apparaître. Je fais juste des photos, dans le sens concret du verbe "faire ". Le travail est tout aussi long et laborieux en chambre noire, parfois comparable à une chorégraphie dont chaque geste est me-suré dans l'espace et le temps. Et difficilement reproduisible à l'identique. Chaque tirage est unique. Depuis cette époque, je travaille essentielle-ment la technique du sténopé la plus à même de traduire ces univers fra-giles qui n'existent que pour ceux qui savent les voir.
(Isabelle Lousberg)


II.


Certaines œuvres imposent leur univers avec une telle évidence que, sans elles, le monde nous paraît soudain illisible.
Les sténopés qu’Isabelle Lousberg a regroupés sous le titre « Mes châ-teaux », captés en Ecosse, dans le désert marocain ou dans les friches bruxelloises, s’apparentent à ces territoires imprenables.
Ils ressemblent à « ce point noir » dont parlait Antonin Artaud, « où l’univers entier a conflué ».
Ici, une même magie, un même regard habitent ces lieux intimes d’exil et d’élection. A l’image des paysages désolés qui la hantent, cette œuvre s’est tramée dans la solitude, à l’écart des modes qui régentent souvent la photographie.
Isabelle Lousberg aime d’ailleurs rappeler, sans opportunisme, qu’elle n’est pas « photographe ». Autant dire qu’elle s’est exclue des usages rassurants, du réalisme anodin comme du kitsch décalé.
La technique presque archaïque du sténopé, qu’elle a adoptée voici dix ans au terme d’une initiation à La Cambre, la situe en amont des boîtiers automa-tiques et des images digitales, trop « objectifs » à ses yeux. Ici, un simple trou pratiqué dans une boîte noire posée à même le sol laisse la lumière im-pressionner lentement la surface d’un papier sensible.
Par son côté artisanal, le sténopé permet de renouer avec une sorte d’âge
premier de la photographie, plus fidèle aux matières et plus sensible au temps, à l’expérience d’un paysage qu’il s’agirait de révéler au regard.
Le temps d’exposition, démesurément long, donne à l’image une durée, une profondeur unique, comme si  le temps se fossilisait dans l’espace. Telle mer dévoile ses strates, son ossature, et prend l’épaisseur de la roche. La touf-feur du désert semble un océan suspendu. Ailleurs, la pierre noire répond somptueusement aux saillies de la lumière.
La matière se recompose, dans un paysage longuement ressassé où le re-gard aurait pris le temps de séjourner. D’insister, parfois jusqu’au mirage. L’impression obsédante que nous gardons de ces images, à la fois oniriques et matiéristes, n’est pourtant pas le seul effet d’une « technique ».
Les violents mouvements de lumières, les ciels déployés comme des suaires, ces visions où le regard semble assiéger les nuées depuis la pesanteur la plus terrestre doivent leur magie à un long travail de développement, qui engage tout le lyrisme d’une vision, d’un appel obsédant à l’enchantement du monde.
Fût-il sombre.
De cette zone franche, solitaire et irréductible, qu’Isabelle Lousberg délimite, la photographie ressort transfigurée, comme le spectacle intime du monde, révélé à sa profonde solitude.  
    (Hugo Martin)



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